Grèce. Réflexions après la défaite – Alexis Cukier

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victoire-tsipras-athenes_5194455Les six premiers mois du gouvernement conduit par Syriza ont constitué une séquence politique d’une importance décisive pour l’avenir de la Grèce et des gauches radicales européennes. Le résultat est manifeste : le gouvernement d’Alexis Tsipras a échoué à amorcer la mise en œuvre d’une politique alternative à l’austérité et au néolibéralisme. Il a capitulé devant la stratégie de diktat politique et d’asphyxie économique des institutions européennes en acceptant un troisième mémorandum dont les conséquences économiques (par exemple la hausse de la TVA) et politiques (notamment le retour de la Troïka à Athènes) désastreuses sont déjà tangibles.

C’est une catastrophe pour la Grèce et pour l’ensemble des forces sociales et politiques européennes progressistes qui s’était engagé aux côtés du gouvernement grec dans la lutte contre l’Europe néolibérale. Il est urgent d’analyser les causes de cette défaite, afin que telle débâcle politique ne puisse plus se réitérer, et que la poursuite de la destruction économique et politique de la Grèce par un gouvernement issu d’un parti de la gauche radicale puisse au moins nous servir de leçon de réalisme pour l’avenir.

Dans ce texte, je propose de contribuer à la réflexion collective concernant les enseignements de cette défaite, en m’appuyant sur mon engagement aux côtés du collectif « Avec les Grecs » en France et du réseau des mouvements sociaux européens ces derniers mois, ainsi que des six semaines que je viens de passer en Grèce. J’ai eu ainsi l’occasion de rencontrer des militants et dirigeants de Syriza, de participer à des manifestations et débats publics et de « prendre la température » de la situation sociale et politique grecque. A partir de cette expérience, j’aborderai deux questions simples : comment cette catastrophe a-t-elle pu arriver ? puis : qu’en pensent les grecs ? en traitant de manière transversale la question de la rupture ou de la réforme de la zone euro et des institutions européennes, qui est aujourd’hui au cœur du débat politique en Grèce. Je conclurai par quelques réflexions d’ordre général concernant le problème de la mise en œuvre d’une politique de transition démocratique aujourd’hui en Europe.

Vers la débâcle : rétrospective

De nombreuses analyses ont été publiées ces trois dernières semaines concernant les raisons de la défaite du gouvernement, alimentées par l’afflux d’informations rendues publiques concernant les « coulisses » de la stratégie du gouvernement grec. Il apparaît désormais clairement que : 1. Le gouvernement s’est enfermé dans une quête désespérée de crédibilité politique auprès des institutions européennes et dans l’illusion qu’il était possible d’obtenir, par la négociation et sur la base d’arguments raisonnables, un « compromis honorable » 2. Il n’a jamais envisagé sérieusement de stratégie alternative, ce que les récentes déclarations de Yanis Varoufakis et d’Alexis Tsipras ont définitivement confirmé 3. Enferré dans cette impasse, le gouvernement a (semble-t-il définitivement) endossé la position de la droite de Syriza (notamment les économistes Yanis Dragasakis et Giorgos Stathakis), qui a toujours défendu qu’il n’y avait pas d’alternative à un troisième mémorandum.

L’accord du 13 juillet éclaire d’un nouveau jour mon expérience politique ces derniers mois. Lors des réunions des mouvements sociaux européens à Athènes, la position de Syriza a été constamment répétée comme base pour la mobilisation internationale : nous n’avons  pas de mandat pour signer un nouveau mémorandum, nous n’avons pas de mandat pour sortir de l’euro. Cette double négation était présentée comme une contradiction féconde pour construire le rapport de force en Grèce et en Europe : l’essentiel était de tenir dans la négociation le plus longtemps possible, de s’appuyer sur cette séquence médiatique pour élargir les alliances sociales et politiques autour de Syriza, et de mettre, dans le contexte d’un nouveau rapport de force, les institutions européennes devant leurs responsabilités. En somme, comme en attestent les slogans que nous avons également élaborés en France, il s’agissait de jouer « la démocratie » (Syriza) contre « l’austérité » (l’Union européenne) et de rendre manifeste le caractère anti-démocratique des institutions européennes et de leurs politiques néolibérales. La demande unanime des mouvements sociaux était convergente : faire durer cette confrontation, pour avoir le temps de construire en lien avec la bataille grecque un rapport de force idéologique plus favorable à la gauche radicale en Europe.

Au-delà de l’incontestable – quoi qu’évidemment insuffisante – dynamique politique soulevée dans différents pays en Europe autour du soutien à la Grèce, il apparaît désormais clairement que cette stratégie, au niveau national comme international, n’était pas viable, pour au moins deux raisons. D’une part, une telle « guerre de position » ou de « démoralisation » de l’adversaire supposait que la Grèce possède les moyens économiques de tenir durablement face à la stratégie d’asphyxie économique de l’Union européenne. Or ce n’était manifestement pas le cas et rien n’a été fait en ce sens durant les six mois du gouvernement, alors même que dès le 5 février et la décision de la BCE d’accentuer drastiquement l’assèchement des liquidités de l’Etat grec, il aurait pu être clair que le temps était compté. La faillite des banques et de l’Etat grecs étant à portée de décision politique de l’Union européenne, cette tactique menait tout droit à la catastrophe politique que nous venons de connaître : un peuple grec (et des peuples européens) toujours plus hostile aux mémorandums et aux diktats de l’Union européenne, une équipe gouvernementale (et une gauche radicale européenne) toujours plus impuissante à s’y opposer. Devant la détermination du bloc néolibéral européen, et étant donné la ruine déjà avancée de l’économique grecque après cinq années de thérapie austéritaire de choc, il est raisonnable d’estimer qu’un plan B provisoire (sans rupture avec les mémorandums, sans politique de transition économique à moyen terme et sans débat démocratique concernant les moyens d’y parvenir) n’aurait rien changé et aurait conduit à la même impasse politique.

Mais d’autre part, le sens même d’une telle stratégie dépendait de la possibilité d’établir des alliances politiques avec des forces reconnues et craintes par l’adversaire. Ce n’est évidemment pas le cas des mouvements sociaux européens, petits ou grands ; et on peut douter que l’Union européenne puisse jamais changer du seul fait d’une mobilisation, aussi nombreuse et intense soit-elle, qui ne serait pas suivie par quelque décision politique d’un gouvernement en son sein. Mais ce n’était manifestement le cas non plus d’aucun autre gouvernement en Europe, comme il est apparu dès les premiers jours du gouvernement Syriza. Dans ces conditions, la campagne de mobilisation internationale, plutôt que d’aider le gouvernement à préparer et organiser une politique économique alternative, n’a fait qu’accompagner voire encourager sa pente vers ce qu’on peut appeler un « suicide démocratique » : la campagne victorieuse du Non au référendum suivi de la signature d’un troisième mémorandum une semaine plus tard.

La veille et le jour même de l’annonce surprise par Alexis Tsipras de la tenue du référendum, j’ai eu l’occasion de rencontrer – avec Clémentine Autain, Pierre Khalfa et Danièle Obono – des dirigeants de Syriza, qui nous ont tous tenu à peu près le même discours. Alors même que le gouvernement était allé aussi loin qu’il l’accepterait jamais dans les concessions et la réduction à l’essentiel de ses « lignes rouges » (les retraites, la TVA, le droit du travail), les institutions européennes venaient subitement de durcir leurs exigences en revenant à des propositions plus drastiques encore qu’au début des négociations (voire même que dans le « plan secret » envoyé au ministre des finances de Nouvelles Démocratie, Gikas Hardouvelis en décembre 2014). Le bloc néolibéral hégémonique en Europe venait manifestement d’initier une nouvelle phase, plus offensive, dans la stratégie de la « parenthèse de gauche » : rencontre à Bruxelles avec les dirigeants de l’opposition, soutien à une campagne en Grèce contre le gouvernement (avec le slogan « Nous restons dans l’Europe »), accélération dans l’organisation du bank run, etc. Dans ces conditions, les cadres de Syriza que nous avons rencontré, qu’ils soient membres du courant des 53+, de la direction politique, ou de KOE (ex-maoïstes, membre de l’aile gauche du parti), convenaient que le gouvernement était dans une impasse complète. Selon le positionnement dans le parti, la conclusion n’était cependant pas la même : il était question respectivement d’organiser des élections sur une base politique renouvelée (« quitte à perdre la bataille, autant le faire en continuant de lutter jusqu’au bout »), soit de maintenir à tout prix l’unité du parti malgré la défaite européenne, soit d’estimer que le gouvernement Syriza n’était resté un gouvernement de gauche que pendant trois semaines (jusqu’à l’accord du 20 février) et d’admettre la défaite sur toute la ligne.

C’est dans cette ambiance dépressive que la nouvelle du référendum – décidée par Tsipras, comme pour toutes les décisions majeures ces derniers mois, sans consultation du parti – a été accueillie avec joie : le gouvernement ne capitulerait pas ! Il appelait (enfin…) à la mobilisation populaire ! Cette joie, je l’ai partagée, avec les camarades – dont de nombreux français – des mouvements sociaux européens (venus le 28 juin pour une réunion lors de laquelle fut décidée d’initier une campagne européenne pour le non) comme avec ma famille et les athénien-ne-s avec qui j’ai discuté cette semaine. Dès la nuit du 27, le peuple d’Athènes (et ce fut le cas je crois dans de très nombreuses villes en Grèce) a connu une expérience de politisation exceptionnelle : rassemblements tous les jours sur la place Syntagma, discussions dans les cafés, dans les queues devant les distributeurs automatiques (se transformant parfois en petites assemblées populaires), sur les lieux de travail. On connaît le résultat de cette grande mobilisation populaire : malgré l’intense propagande médiatique (aucun spot publicitaire pour le « non » à la télévision…), l’appel explicite de certains employeurs à ce que leurs employés quittent leur travail pour manifester en faveur du oui le mercredi 3 juillet, le contrôle des capitaux et la restriction des retraits à 60 euros par jour, les rumeurs de fermeture des banques le lundi 6 juillet, etc., le « non » l’emportait avec 61,31% des suffrages, et – selon toutes les estimations – plus de 75% des votes chez les jeunes et plus de 80% dans les quartiers populaires. Il s’agissait clairement d’un vote de classe, et nous fûmes nombreux à vivre cette victoire non seulement comme un message déterminé envoyé au gouvernement et aux institutions européennes, mais aussi comme une intervention majeure du peuple sur la scène politique. Mais voici qu’advint la catastrophe – prévisible, certes, mais que l’expérience politique de la semaine précédente avait rendu à nouveau inimaginable – : après une semaine de nouveaux reculs du gouvernement, Tsipras revenait de Bruxelles le 13 juillet avec un troisième mémorandum dont tous comprenaient ici qu’il est plus désastreux encore pour la Grèce que les deux premiers…

Les dernières semaines, dans les journaux comme dans les discussions privée, toutes sortes d’explications ont été proposées pour rendre compte de l’incompréhensible logique du gouvernement : dernier sursaut avant l’effondrement, pur calcul de politique intérieure, impréparation économique et cécité politique face à l’imminence (dont Alexis Tsipras avait été averti par l’aile gauche de Syriza, sans vouloir y croire) d’une fermeture des banques par l’Union européenne, summum de la croyance magique dans la vertu salvatrice de la démocratie, etc. Toutes ces explications me paraissent plausibles et peuvent être comprises à la lumière de l’objectif principal d’Alexis Tsipras ces dernières semaines : rester au pouvoir à tout prix, en pratiquant désormais régulièrement non seulement le déni de réalité (« nous avons changé l’Europe ») mais aussi la manipulation politique (voir par exemple le déroulement du dernier Comité Central) et le mensonge dans les médias (voir par exemple les déclarations concernant la poursuite de l’exploitation minière de la forêt de Skouries). Ce virage à droite et cette trahison du mandat populaire ne doivent pas faire oublier cependant ce qui apparaissait donc déjà clairement fin juin et que nous avons été si nombreuses et nombreux à oublier du 27 juin au 5 juillet : la stratégie de la parenthèse de gauche mise au point par les institutions européennes – effondrement du gouvernement Syriza ou mutation en parti mémorandaire – s’est parfaitement déroulée. Voici donc un premier enseignement de la défaite grecque : l’Union européenne est prête à tout pour empêcher la mise en œuvre d’une politique économique de gauche, et en son sein, il n’y a pas d’alternative au néolibéralisme.

Qu’en pense-t-on en Grèce ?

Il est désormais de notoriété publique en Grèce que le gouvernement n’a jamais préparé de plan B ; a naïvement estimé que la légitimité démocratique, pourrait, en dernière instance, constituer une arme efficace dans la négociation ; a fait en sorte de s’autonomiser complètement des débats puis des prises de positions dans le parti Syriza et gouverne désormais avec l’appui de la droite. Comment expliquer alors – pièce essentielle de l’argumentation de celles et ceux qui veulent justifier la capitulation du 13 juillet, à commencer par le cabinet d’Alexis Tsipras – le soutien toujours majoritaire de la population à ce gouvernement ?

Il faut comprendre que la popularité de Tsipras dans les sondages (qu’il est raisonnable, en ces temps de propagande politique intensive, de considérer avec précaution…) est une des conséquences de l’onde de choc de la défaite et de l’absence à ce jour d’alternative crédible au gouvernement. Elle est également sujette à caution : un récent sondage de Bridging Europe (http://www.bridgingeurope.net/nationwide-poll-on-political-developments-in-greece—july-2015.html) dépeint une réalité différente, en indiquant que si Alexis Tsipras resterait la personne politique préférée des Grec-que-s (mais le pourcentage diminue de manière remarquable: 51%), une nette majorité considèrerait que Syriza a abandonné son programme (83%) et a capitulé devant les exigences des créanciers (76%). Si bien que – retournement spectaculaire par rapport aux sondages précédents – 77% de la population serait en désaccord avec la politique du gouvernement. Et en effet, combien de fois ces deux dernières semaines ai-je entendu que Tsipras est le seul à avoir essayé de faire quelque chose pour la Grèce, mais qu’il s’est trompé et a échoué ? Qu’il est certes le moindre mal étant donné qu’il n’y à ce jour aucune autre force politique de gauche crédible et proposant une réelle alternative que Syriza, mais qu’il est  finalement un homme politique comme les autres, qui cherche avant tout à se maintenir au pouvoir à tout prix ? Au-delà de cette question secondaire de la côte de popularité du premier ministre grec (qui commence donc à s’éroder, et qui pourrait s’effondrer d’autant plus vite que les espoirs placés en lui ont été grands), il est manifeste que le parti du statu quo, du TINA et de l’hostilité ou l’incrédulité à l’égard de la gauche a gagné une nouvelle arme puissante avec la capitulation du gouvernement.

On peut cependant voir les choses autrement : si l’abîme séparant le gouvernement du peuple est à nouveau manifeste, c’est aussi du fait que la quantité et la qualité de la politisation populaire ont évidemment connu ces derniers mois une augmentation remarquable. Tout le monde en Grèce discute des propositions de la Plateforme de gauche (en bref : programme de Thessalonique accompagnée d’une nationalisation des banques et des entreprises stratégiques ainsi que d’un retour à une monnaie nationale) et notamment de l’opportunité d’une sortie de l’euro ; de l’accord fondamental ou des points de désaccord entre Schaüble, Merkel, Hollande, Renzi, Dijssellbloem, Draghi ; du rôle des USA dans la signature de l’accord du 13 juillet ; des raisons pour lesquelles l’éventualité d’un partenariat économique avec la Russie et les BRICS n’a pas permis de changer la donne des négociations ; et d’une manière générale du degré de préparation de la société grecque aux ruptures nécessaires à la mise en œuvre du programme démocratiquement choisi le 25 janvier 2015.

Dans cette perspective, il est assez agaçant de lire, depuis la Grèce, les doctes explications des commentateurs de l’étranger qui, plutôt que de contribuer à la réflexion sur ces questions (qui concernent pourtant éminemment toute la gauche européenne) affirment, d’une manière ou d’une autre, que ces questions ne se posent pas…ne serait-ce parce que les grecs ne voient pas d’alternative aux décisions du gouvernement Syriza. J’ai été frappé ces derniers mois par le désintérêt constant des camarades français-e-s à l’égard des discussions et controverses dans la société grecque – alors même qu’on érigeait le peuple grec en avant-garde de la lutte contre le néolibéralisme –, ainsi que dans Syriza – alors même qu’on en faisait un modèle pour la gauche radicale européenne –, sans parler de la cécité et de l’incrédulité devant l’autonomisation manifeste du gouvernement à l’égard des mobilisations populaires comme du parti dont il est issu.

C’est pourquoi il m’est venu l’idée de rapporter ici quelques éléments de discussion politique, au hasard des rencontres, ces dernières semaines en Grèce. J’ai déjà mentionné certaines discussions avec des cadres de Syriza, et je m’en tiendrai donc au résultat d’un exercice fort instructif pour prendre la température politique en Grèce : les discussions dans des taxis (rappelons qu’une course en taxi, à Athènes, ne coûte pas très cher, si bien que les chauffeurs font partie de la classe moyenne paupérisée, ont souvent deux métiers – par exemple secrétaire la journée et taxi le soir – et voient passer dans leur voiture un échantillon moins restreint de la population athénienne que ce n’est le cas par exemple à Paris). Entre fin juin et fin juillet, j’ai donc « interviewé » douze taxis athéniens ; parmi eux : 10 faisaient plus confiance à Alexis Tsipras qu’aux représentants de Nouvelle démocratie, Pasok et To Potami et 8 avaient voté Syriza en janvier ; mais 7 étaient pour la sortie de l’euro et 5 se déclaraient en faveur de la sortie de l’Union européenne. Et parmi les cinq chauffeurs de taxi avec lesquels j’ai discuté depuis le 13 juillet : 5 étaient opposés à l’accord du 13 juillet ; 4 avaient voté « non » le 5 juillet ; 3 espéraient la victoire de la Plateforme de gauche dans les batailles internes dans Syriza et déclaraient ne plus vouloir voter pour Tsipras à l’avenir (et plutôt pour : « la force anti-mémorandaire la plus crédible aux prochaines élections » ou Antarsya ou KKE). Ce n’est certes pas un sondage représentatif, mais ce n’est pas non plus le légendaire « bloc populaire en faveur de Tsipras et contre la sortie de l’euro » imaginé par les commentateurs étrangers.

Mais j’ai pour ma part été plus intéressé encore par certains des arguments qui m’ont paru bien exprimer l’atmosphère politique si particulière ces dernières semaines en Grèce. Certains étaient déroutants, y compris pour moi : ainsi de ce chauffeur qui avait voté Syriza en janvier, « soutenait toujours » Alexis Tsipras mais allait voter « oui » le 5 juillet en estimant – il n’avait donc pas tort…– que l’accord en cas de victoire du « non » serait plus catastrophique encore que celui soumis au vote référendaire. Ou encore de cet autre chauffeur m’expliquant que la sortie de l’euro était politiquement possible, pour plusieurs raisons, dont la principale : les jeunes gens des couches bourgeoises et moyennes élevées ayant déjà émigré en Europe et ne comptant pas revenir en Grèce, le temps jouait en faveur d’une nouvelle génération radicalisée, indemne des « absurdités européennes », et n’ayant connu dans leur vie d’adulte que la perte du pouvoir d’achat après l’arrivée en Grèce de l’euro (en 2002) tandis qu’ils n’ont désormais pas grand chose à perdre dans la transition économique après une sortie de l’euro. (Rappelons cette plaisanterie populaire en Grèce : « Je sors déjà de l’euro, en passant en négatif sur mon compte tous les 15 du mois »). Mais le plus marquant était que pas un seul des chauffeurs se réclamant de la gauche ne présentait l’Europe comme une chose positive : après cinq années de mémorandums, les institutions européennes sont majoritairement perçues en Grèce comme une machine monstrueuse au service des « puissants ». Autrement dit, pour reprendre la métaphore de Yanis Varoufakis : l’Union européenne apparaît comme un Léviathan imposant sa volonté absolue au détriment de celle des peuples au nom d’une prétendu « paix sociale » équivalant en réalité à une guerre économique de haute intensité. Le problème n’est donc pas de savoir s’il est possible de « démocratiser l’Europe » et sa politique économique – vu de Grèce, cette perspective paraît risible – mais de juger si l’euro est un mal nécessaire faute d’alternative ou un mal radical dont il faut se débarrasser.

A ce sujet, voici l’argument d’un chauffeur de taxi particulièrement disert (et cultivé), qui me disait à peu près : « Comment voulez-vous démocratiser un Empire ou négocier avec un Empire ?  Et plus encore : avec un jeune Empire, qui n’a pas 50 ans et qui cherche à s’organiser et se construire contre la volonté des peuples ? Il faut se rappeler : qui a voulu l’euro ? Les peuples ou l’élite politique et économique, nos ennemis ? Pensez-vous que jamais cette élite laissera cette Empire dans nos mains ? La gauche grecque, les camarades de Syriza ont perdu la tête : ils ont pensé qu’on pouvait combattre un Empire avec des arguments raisonnables, ou avec un référendum. Mais un Empire démocratique n’existe pas. C’est pourquoi Alexis Tsipras n’a même pas pu mener vraiment une bataille contre l’Europe : on ne combat pas un Empire avec un mandat démocratique. Et c’est pourquoi, pour la gauche, il n’y a pas d’autre voie que la sortie de l’Union européenne, et de son bras armé l’euro. ». Nous avons ensuite discuté (c’est une discussion assez courante aujourd’hui en Grèce…) des difficultés économiques après une sortie de l’euro: nécessité que l’Etat achète des biens stratégiques (pétrole) ou de première nécessité (médicaments) et les distribue en les rationnant ; possibilité de reconstruire à vitesse accélérée l’agriculture grecque littéralement détruite par l’Union européenne ; opportunité ou pas de maintenir la spécialisation de la production grecque dans le tourisme, de la développer dans les domaines de l’énergie écologique ; d’inventer des partenariats économiques avec la Chine et la Russie et géopolitique avec les gouvernements de gauche en Amérique latine, etc. Puis le taxi m’a posé une question, qui continue de me faire réfléchir : pensez-vous – vous qui êtes universitaire, faites de la politique, etc. – que l’Union européenne existera encore dans 20 ans ?

J’ai répondu prudemment, que ne serait-ce que l’effritement ou le démantèlement de la zone euro constituerait un événement littéralement révolutionnaire, que ce genre de choses n’est jamais le plus probable, qu’en France et en Allemagne une majorité de la population et de la gauche continue de penser que l’Union européenne est un bon projet qui a mal tourné mais qui un jour sera enfin une institution démocratique et progressiste, etc. Alors cet étonnant chauffeur m’a dit la chose suivante (qui n’est évidemment pas tout à fait correct d’un point de vue historique mais que j’ai trouvé fort intéressant) : « l’Empire de Rome avait une doctrine, la « pax romana », qui ressemble à l’idée de paix européenne aujourd’hui et qui était à la fois une idée militaire, politique, idéologique ; d’autres Empires se sont constitué seulement à partir d’alliances entre des souverains, si bien qu’il n’était même pas question de paix ou de guerre mais seulement d’intérêt ; mais pensez-vous qu’un Empire qui a 50 ans et qui est déjà tellement contesté puisse se maintenir très longtemps ? ». Je lui ai répondu que « l’opinion publique » n’a malheureusement aucune force par elle-même, que le peuple doit toujours s’organiser et trouver des formes d’expression politique, et que l’euro ou l’Union européenne pourraient continuer d’exister avec 90% d’européens qui lui serait opposés. Mais ma réponse ne m’a pas vraiment convaincu, ou plutôt elle m’a conduit à une autre question, qui nous ramène aux enseignements de la défaite : est-il sérieux d’envisager une transition démocratique (qui constitue, comme je la comprends, le cœur de la proposition politique d’Ensemble) dans les domaines sociaux, écologiques, économiques et politiques sans en passer par une émancipation de la tutelle du Léviathan de l’Union européenne ?

Plutôt que l’idéologie « européaniste », c’est l’idée même d’une transition que je voudrais finalement interroger, à partir d’une question que nous sommes nombreux à nous êtres posés en Grèce ces dernières semaines : à quoi a servi au juste le programme de Thessalonique ?

Conclusion – Le problème de la transition 

Plutôt que d’apporter une pierre à l’édifice des savantes considérations stratégiques concernant la manière de conduire des « négociations » ou un « rapport de forces » avec l’Union européenne, il me paraît donc raisonnable de réfléchir d’abord à ce fait simple, qui constitue le fond des discussions en Grèce ces dernières semaines : le gouvernement a été élu sur la base d’un programme qu’il a continué de défendre dans les premières semaines suivant son élection mais qu’il a échoué et désormais renoncé à mettre en œuvre.

Rappelons que ce programme comportait quatre volets : mesures d’urgence contre la pauvreté, réforme démocratique de l’Etat, relance de l’économie, solution du problème de la dette publique. Or le troisième Mémorandum annule l’essentiel des quelques mesures d’urgence contre la crise humanitaire votées en février dernier, et va au contraire l’approfondir. Nous sommes si loin d’une réforme démocratique de l’Etat que les biens publics grecs sont en voie de privatisation systématique et accélérée, que la Vouli vote à nouveau en procédures express les mesures rédigées par les institutions européennes tandis que les mens in black des institutions sont de retour à Athènes. L’impact récessif de ces mesures, qui contredisent point par point le programme de Thessalonique (notamment concernant les retraites et la fiscalité), est évident. Et il n’est plus question d’une annulation, même partielle, de la dette mais au contraire d’une nouvelle accumulation (au moins 80 milliards) et d’une restructuration qui n’est en rien garantie et dont il est manifeste qu’elle ne supprimera en aucune manière l’épée de Damoclès qui pèse sur la vie économique et politique du pays. Enfin, une autre catastrophe est en route : la retraite populaire du champ de la bataille politique, tant sur le plan des luttes sociales (qui n’ont rien obtenu ou presque en cinq ans) que de la politique parlementaire, qui a donc fait, pour de nombreux grecs, la preuve de son caractère inutile, absurde et néfaste. A ce stade, donc, se rappeler du programme de Thessalonique a une première utilité : mesurer l’ampleur de la défaite.

Bien entendu, on ne saurait en rester là et ce diagnostic doit servir un objectif politique positif: élaborer et défendre les moyens permettant réellement de mettre en œuvre ce programme. En Grèce, c’est la tache immédiate de toutes celles et ceux qui, prenant acte du virage à droite du gouvernement et de l’alignement corrélatif de Syriza, cherchent à construire en dehors de ce parti une nouvelle coalition pour représenter le « non » de gauche aux mémorandums et à l’austérité. Mais cette réflexion engage aussi toutes les forces de la gauche radicale européenne : il s’agit de rien moins que de leur crédibilité politique. Or de ce point de vue également, se rappeler du programme de Thessalonique produit un effet de décalage par rapport à la plupart des discussions en cours en Europe. Ni le « plan B » plus ou moins systématiquement préparé par Yanis Varoufakis et plus ou moins sérieusement envisagé par Alexis Tsipras, ni aucune des diverses propositions (« IOU », contrôle des capitaux, moratoire sur la dette) visant à « tenir le siège » face à la stratégie d’assèchement des liquidités orchestrée par l’Union européenne, ne permettent de répondre à la question des moyens d’une mise en œuvre – en milieu institutionnel hostile – de ce programme. S’en tenir à ces propositions sans poser la question de la transition revient dans les faits à valider la stratégie désastreuse du gouvernement grec (négocier aussi longtemps que possible jusqu’à la capitulation complète) et à donner du grain à moudre à celles et ceux qui claironnent qu’aucune alternative n’est possible.

Il faut donc poser le problème des moyens de la mise en œuvre d’une politique de transition. Cette question, le parti Syriza l’a clairement remis sur le devant de la scène en élaborant un programme politiquement modéré mais qui s’est avéré anti-systémique. Comme les faits viennent de nous le rappeler, il n’est pas possible, par exemple, de lutter contre l’évasion fiscale internationale, d’effectuer une politique économique de type keynésienne ou de réduire le poids de la dette publique dans le cadre de l’Union européenne ; ni de contrôler, réduire ou désorganiser le pouvoir de la finance si on ne contrôle pas la banque centrale et la création monétaire (ni de démocratiser les médias tant qu’ils appartiennent à des propriétaires privées, etc.). Et c’est la principale faute politique du gouvernement Syriza, qui l’a conduit tout droit à la reddition : ne pas avoir élaboré, mis en discussion et défendu les moyens concrets de la mise en œuvre de son programme. Il est probable – comme j’essaie de le montrer dans un ouvrage en cours d’écriture sur les rapports entre travail et démocratie aujourd’hui – que prendre au sérieux la question de la transition exige d’aller beaucoup plus loin que le programme de Thessalonique ; qu’il est nécessaire de transformer la « boîte noire » de l’organisation des moyens et des fins du travail, afin que les travailleurs puissent devenir les sujets de la réforme démocratique des institutions. Mais pour n’en rester qu’aux enseignements immédiats de la défaite du gouvernement grec, il me semble que la gauche européenne du XXIe siècle n’aura désormais plus aucune chance d’être crédible si elle ne met pas en avant le problème de la transition, c’est-à-dire de la transformation démocratique et écologique des institutions, qui implique d’en démanteler complètement certaines, d’en réformer d’autres, d’en créer de nouvelles.

Dans cette perspective, la question de la sortie immédiate ou d’une tentative d’infléchissement démocratique et de gauche de l’euro et des institutions de l’Union européenne devraient être considérée de manière pragmatique dans chaque pays : les institutions existantes permettent-elles de régler les problèmes sociaux prioritaires et de mettre en œuvre le programme que se donne la gauche radicale ? Pour la Grèce, la démonstration a été faite que, non seulement pour mettre en œuvre une transition démocratique sur la base du programme de Thessalonique mais déjà pour des mesures économiques et sociales d’urgence, les institutions européennes sont un obstacle absolu. Une réforme ou une négociation s’étant avérée impossible, il ne reste que l’option de la sortie de l’euro, et peut-être de l’Union européenne. Cela nécessité un effort de préparation idéologique, de réorganisation économique et de participation démocratique importants, mais, désormais « il n’y a pas d’alternative » pour la Grèce.

Pour les autres pays européens, s’il ne paraît pas raisonnable d’espérer une victoire électorale telle que celle de Syriza le 25 janvier dans les toutes prochaines années, du moins le dilemme entre un programme de transition démocratique et l’appartenance à l’Union européenne peut-il être clairement posé. Faut-il – comme le fait manifestement Podemos suite à la débâcle grecque – revoir les ambitions de justice, de démocratie et d’émancipation à la baisse étant donné qu’on ne veut pas envisager de rupture avec les institutions européennes ? Ou bien faut-il, comme l’envisage désormais un nombre croissant d’électeurs, de militants et de dirigeants de la gauche radicale grecque, remettre en question l’appartenance à ces institutions et préparer la rupture afin d’amorcer, enfin, dans les domaines économique, écologique et politique, un processus de transition démocratique ? C’est à mon sens le deuxième enseignement de la défaite de Syriza : la gauche doit choisir entre l’appartenance à tout prix à l’Union économique et monétaire et la mise en œuvre d’un projet d’émancipation économique et politique ; il n’y a pas plus de troisième voie entre ces deux options qu’il n’était possible pour Syriza de se maintenir plus de quelques mois dans le double bind « ni sortie de l’euro, ni mémorandum ».

Faute de répondre démocratiquement à cette question, le risque est grand que la gauche européenne continue de participer malgré elle à la désertion de la politique, ouvrant une voie royale à l’extrême droite et laissant les forces populaires, comme aujourd’hui à nouveau en Grèce, sans aucune arme efficace dans la guerre conduite contre elles par le pouvoir financier et l’Europe néolibérale. Mais si nous y parvenons – et que nous reconnaissons que la défaite de Syriza n’est pas étrangère à nos propres faiblesses et révèle les impasses de certaines de nos positions politiques – alors l’espoir né en Grèce les 25 janvier et 5 juillet 2015 pourra ouvrir la voie, en France comme dans d’autres pays en Europe, à la construction et à la victoire d’une gauche véritablement radicale et enfin réaliste.

Alexis Cukier, Athènes, mercredi 5 août.

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