Grèce/Europe : Impasses et questions stratégiques – Contretemps n°29 – avril 2016

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Par Bruno Della Sudda, Arthur Leduc, Richard Neuville*

Cet Article a été publié dans la revue ContreTemps n°29, avril 2016, p.128-137.

Á l’aune du désastre du 13 juillet et des résultats électoraux du 20 septembre, était-il justifié de tant espérer après la retentissante victoire électorale de Syriza en janvier 2015 ? Pour nous, c’est oui.

Et si l’on doit retenir un seul élément de justification d’une telle réponse, c’est bien la victoire éclatante du Non au référendum du 5 juillet, qui avait suscité mépris et effroi parmi les élites des pays membres de l’UE.

Un Non qui fait écho à celui de 2005 en France et aux Pays-Bas : un Non de gauche, massif dans le monde du travail et la jeunesse. Un Non qui a couronné une campagne hautement significative, basé sur le ressort -inexploité depuis janvier, nous y reviendrons car c’est pour nous fondamental- d’une intense mobilisation citoyenne et populaire et d’une politisation profonde de la société grecque.

C’est sciemment que nous utilisons le terme de désastre mais d’une part l’histoire n’est pas terminée, et d’autre part il est hors de question d’incriminer et de situer l’analyse du 13 juillet sous l’angle d’une trahison de la part de Tsipras et du gouvernement grec.

Comme l’indique le succès de la grève générale du 4 février, l’histoire n’est pas terminée car la situation n’est en rien stabilisée et la catastrophe programmée par le contenu de l’accord du 13 juillet est, pour chaque observateur/trice sérieux/se, évidente et devant nous, même si personne ne peut en donner l’échéance et la configuration précises.

Pas de leçon à donner, pas de traîtrise pointée du doigt, d’autant plus que les pressions et les menaces sur le gouvernement grec -tout simplement la destruction de l’économie grecque- étaient colossales et inédites et que Tsipras lui-même a reconnu sans difficulté aucune que l’accord était mauvais et qu’il n’y croyait pas lui-même.

Les interrogations sur l’impact européen du 13 juillet grec étaient légitimes à l’automne 2015. Mais le double succès aux élections législatives et présidentielles du Bloc de Gauche au Portugal et celui de Podemos dans l’État espagnol nous montrent que le contrecoup du 13 juillet grec ne se traduit pas par un arrêt de la montée électorale de la gauche ailleurs en Europe.

Pour autant, oui, la décision de Tsipras et du gouvernement grec de signer cet accord du 13 juillet a été désastreuse pour le peuple grec et pour l’ensemble des peuples européens.

Cet accord perpétue les politiques d’austérité, tourne le dos aux engagements de Syriza et aux aspirations populaires. Il aggrave la désorientation, le désarroi et le désespoir, et enfin il alimente l’idée profitant à l’extrême-droite selon laquelle il n’y a rien à attendre de la politique en général et de la gauche radicale en particulier, qui, in fine, fait comme les autres.

Mais si les certitudes que l’histoire n’est pas terminée et qu’il n’y a eu aucune « trahison » nous obligent à la prudence et au refus de donner des leçons, nous devons faire le constat que le gouvernement grec dirigé par Alexis Tsipras s’est confronté à des impasses stratégiques majeures. Cela nous impose de réfléchir collectivement et d’alimenter un débat essentiel qui pour nous n’est donc pas un simple débat de conjoncture mais bien un débat à dimension stratégique qui va bien au-delà du seul cas de la Grèce.

Nous ne nous reconnaissons pas dans le raisonnement binaire, inapproprié à la complexité et au caractère inédit de la situation grecque et européenne, construit autour du « grexit » et de la sortie éventuelle de l’UE.

De ce point de vue, nous situons notre réflexion non pas en rupture avec le travail d’élaboration d’ATTAC et de la Fondation Copernic à l’occasion de la campagne électorale européenne, mais exactement à l’inverse : dans la défense de cette élaboration, sa mise à jour et son approfondissement, que justifie précisément l’expérience grecque et européenne depuis le scrutin européen de 2014.

Car ce qu’il s’est produit en Grèce a pour nous un lien avec des questions plus larges : il s’agit des questions stratégiques qui intéressent toutes celles et tous ceux qui s’interrogent sur le chemin à inventer pour le changement de société, non pas à l’échelle d’un pays mais plus largement à l’échelle européenne. Dans cette optique, nous interrogerons la courte séquence qui a conduit, de la mise en place du nouveau gouvernement grec jusqu’au 13 juillet 2015, à un tel désastre. Nous aborderons ces questions dans la première partie de cette contribution.

Mais, au-delà du refus partagé de renoncer non pas à la révolution mais à la reproduction des stratégies révolutionnaires du XX° siècle, ce qui n’est pas la même chose, il serait inexact de penser que nous partirions de rien.

L’expérience en cours doit impérativement s’intégrer à notre réflexion stratégique, en lien avec les pratiques et la perspective de l’émancipation.

De ce point de vue, en quoi ce qu’il s’est produit en Grèce et ce qui pourrait encore s’y inventer et s’y construire peut-il se raccorder à des thèmes tels que l’auto-organisation, les pratiques alternatives et autogestionnaires, la mise en place d’instances de pouvoir populaire et d’autogestion ?

C’est ce sur quoi nous reviendrons dans la seconde partie de cette contribution.

Janvier-juillet 2015 : trois impasses stratégiques

Les six mois de pouvoir en Grèce d’un gouvernement issu de la gauche radicale dans la première moitié de l’année 2015 ont alterné moments d’espoir, de doutes, de joie, de colère et de tristesse. Cette intense séquence a concentré toute une série de questions stratégiques à un point qui n’a pas été atteint depuis longtemps en Europe. C’est à la mise à nu de la violence des rapports sociaux capitalistes et au fait que cette mise à nu est toujours une ouverture de « possibles » que l’on reconnaît les « grands événements ». Á n’en pas douter, c’est bien le cas ici. Le désastre du 13 juillet n’y change rien. Notre tâche est donc maintenant de tirer les leçons stratégiques de cette séquence et de sa clôture temporaire par « l’accord du 13 juillet ».

Nous n’allons pas revenir en détail sur les six mois du gouvernement d’Alexis Tsipras mais plutôt tenter de pointer ce qui nous est apparu comme des impasses stratégiques majeures dans la politique mené par le gouvernement grec et dans le positionnement de Syriza durant cette période.

La première impasse, qui d’une certaine manière détermine les autres, a été l’illusion toute « réformiste » de la possibilité d’un « compromis honorable » avec la Troïka profondément ancrée dans une partie de Syriza et plus précisément dans une partie de la majorité autour d’Alexis Tsipras. Les témoignages des acteurs/trices grec-que-s des négociations – on pense notamment aux multiples témoignages de Yanis Varoufakis – quant à leur surprise devant l’imperméabilité de leurs interlocuteurs/trices à leur argumentation économique rationnelle sont à cet égard tout à fait révélateurs[1]. Cela montre notamment la prégnance d’un mode de pensée issu de la période du « compromis fordiste » des années 1950 et 1960 : la possibilité de compromis entre les classes sociales permettant d’assurer à la fois des taux de profit élevés et des augmentations de salaires. La crise dans laquelle nous sommes plongés depuis maintenant près de 40 ans et de manière plus globale, systémique et violente depuis 2008, n’offre plus aucune perspective pour un « réformisme » de ce type. Les faits confirment cette idée : face à un programme de Thessalonique des plus modérés et néokeynésiens, les bourgeoisies européennes n’ont pas accepté la moindre concession. Bien plus, devant les très nombreux reculs du gouvernement Tsipras (les fameuses « lignes rouges » du mois de juin), l’oligarchie européenne a joué la stratégie de l’humiliation et de la menace de destruction de l’économie grecque. Ce qui nous montre que la moindre remise en cause, même limitée, des politiques d’austérité est vécue comme une attaque frontale contre les bourgeoisies européennes à laquelle elles répondront avec toute la violence dont elles sont capables et coutumières. Dans une Europe ou le « compromis honorable » est impossible, voici donc les termes du problème : rupture ou défaite.

Ce qui nous amène à la deuxième impasse qui découle de la précédente : le refus de prendre immédiatement la moindre mesure unilatérale permettant d’engager une rupture avec les memoranda, ce qui aurait de fait marqué le début d’une véritable confrontation avec l’oligarchie européenne. Toute stratégie de rupture avec l’austérité et les politiques néolibérales présuppose la mise en place de mesures unilatérales que l’on pourrait qualifier « d’autoprotection populaire ». Eric Toussaint[2] et d’autres ont présenté ces mesures toutes essentielles dans un rapport de force avec les bourgeoisies européennes : moratoire sur la dette grecque puis réduction massive de cette dette illégale, illégitime, odieuse et insoutenable, en s’appuyant sur le rapport de la Commission parlementaire grecque pour la vérité sur la dette publique ; socialisation des banques et réquisition de la banque centrale ; émission de monnaies parallèles ; contrôle des capitaux ; mesures de justices fiscales… Mais ces décisions ne sont pas de simples mesures techniques, ce sont des mesures hautement politiques qui nécessitent comme point d’appui absolument fondamental une très forte mobilisation populaire et l’amorce de la mise en place de lieux de pouvoir populaire et citoyen. À cet égard, les propositions de Yanis Varoufakis de mesures d’urgence unilatérales de type monnaie parallèle dématérialisée sont marquées par une vision strictement technique de leur mise en place ce qui en limite fortement la portée[3]. Elles relèvent du couteau sans lame. Bien évidemment, l’aspect technique de ces décisions ne doit pas être pris à la légère. Mais l’essentiel est ailleurs : ce sont les dynamiques politiques de mobilisation populaire qui sont déterminantes.

Tout cela nous mène à la troisième impasse qui pour nous est donc la plus importante : le refus de larges secteurs de Syriza autour d’Alexis Tsipras de susciter la mobilisation populaire pour soutenir une véritable perspective de rupture avec les memoranda. Ainsi depuis l’accord du 20 février 2015 jusqu’à l’annonce du référendum à la fin du mois de juin 2015, les mobilisations sont restées faibles en Grèce avec des couches populaires attentistes devant la stratégie de négociation incertaine du gouvernement grec. En effet, Alexis Tsipras, qui est à la fois premier ministre et président de Syriza, ne souhaitait pas négocier avec la mobilisation populaire comme moyen de pression dans le cadre de la croyance dans la possibilité d’un « compromis honorable ». Ceci aussi bien en Grèce qu’à l’échelle de l’Europe -ainsi Alexis Tsipras n’a pas voulu d’une manifestation de soutien à Paris lors de sa rencontre avec François Hollande début février 2015-. Ce refus de susciter la mobilisation des couches populaires et de la jeunesse s’accompagne de l’absence de volonté politique de soutenir et de s’appuyer sur les expériences autogestionnaires de résistances aux politiques d’austérité qui ont émergé dans les profondeurs de la société grecque depuis le début de la crise. Tout ceci est décisif pour comprendre ce qui est apparu comme une volte-face au moment du désastre du 13 juillet. Et cela permet aussi d’éclairer la courte séquence autour du référendum qui a vu en quelques jours se succéder son annonce avec un appel de Tsipras à l’OXI, une intense mobilisation populaire, une victoire éclatante issue des couches populaires et de la jeunesse puis sa négation immédiate par une réunion « d’unité nationale » avec le forces politiques pro-memoranda puis avec « l’accord du 13 juillet ». Les témoignages semblent concorder pour montrer que les secteurs de la droite de Syriza autour de Tsipras (notamment les ministres Dragasakis et Sthatakis), et dans une certaine mesure Tsipras lui-même, pensaient – et souhaitaient même – perdre ce référendum. L’irruption d’un peuple qui se constitue en « peuple en marche » dans la mobilisation a pris de cours une partie des dirigeant-e-s grec-que-s et de Syriza qui ne la souhaitaient pas car ils/elles refusaient la rupture avec l’austérité, dans la mesure où elle aurait entraîné une confrontation avec l’oligarchie européenne.

Pourtant, la brève séquence de la mobilisation durant la courte campagne pour l’OXI a montré que la jeunesse et les couches populaires étaient disponibles pour un affrontement avec les bourgeoisies européennes sur des bases claires : le refus catégorique de l’austérité. Cela éclaire l’autre chemin, certes difficile et exigeant, loin d’être un parcours de santé évidemment, qui aurait pu être celui du gouvernement grec : l’ouverture d’une confrontation avec la Troïka par la prise de mesures d’autoprotection populaire de ruptures avec l’austérité en s’appuyant sur une large mobilisation populaire et citoyenne, de même que sur les pratiques autogestionnaires et de résistance qui ont émergé de la société grecque elle-même. En clair, l’ouverture de ce qui s’apparente à un véritable processus révolutionnaire dans lequel se posent immédiatement les questions du pouvoir populaire et de la propriété.

Révolution longue et stratégie autogestionnaire, une perspective européenne 

Les impasses stratégiques auxquelles s’est heurté Syriza ne sont pas une “question grecque”. Elles guettent l’ensemble de la gauche européenne. C’est en cela que l’enjeu est crucial.

Le dépassement de l’illusion bolchévique -parti d’avant-garde dirigeant la révolution et fulgurance du moment révolutionnaire- est acquis depuis longtemps, qu’il ait été théorisé ou non.

Mais du coup, cette illusion écartée, le risque de ce que dans la tradition marxiste-révolutionnaire on appelait autrefois “réformisme” refait surface, avec une autre illusion : l’idée qu’on puisse faire l’économie d’un affrontement avec les institutions européennes et le cadre actuel de l’UE.  Le point de vue dominant au PCF sur la Grèce en est un bon exemple[4].

Pourtant, la crise globale et systémique a fait disparaître l’espace d’une politique réformiste de type social-démocrate depuis déjà la fin du XXe siècle et c’est ce qui explique la crise historique de la social-démocratie et sa mutation social-libérale.

Et les six mois de l’expérience Syriza interdisent la moindre illusion sur la possibilité de réformer paisiblement et graduellement l’architecture institutionnelle de l’UE. Cela ne signifie pas, bien sûr, la fin de l’illusion réformiste en elle-même et à une échelle de masse.

“Faute de mieux”, “en attendant des jours meilleurs”, et surtout faute de mobilisation populaire ancrée dans les territoires et sur les lieux de travail, il y a encore et toujours dans les différents pays européens l’utilisation du vote défensif pour la gauche molle -ou la fausse gauche, peu importe- face à la droite corrompue et à l’extrême-droite menaçante.

C’est aussi cela qui s’est joué dans le vote Syriza le 20 septembre en Grèce, malgré le désastre du 13 juillet, d’autant plus que la responsabilité des politiques d’austérité a été attribuée par une partie importante de l’électorat grec à la troïka et aux partis du système.

Mais il y a fort à parier que l’électorat de Syriza ne se fait guère d’illusion et que son choix a été d’abord celui du refus de voir les vieux partis synonymes d’austérité et de corruption revenir au pouvoir, au-delà du crédit accordé au gouvernement issu des urnes de janvier d’avoir fait ce qu’il pouvait face au mur de la troïka.

Préparer l’avenir au-delà de ce type d’illusion ou de résignation -deux éléments qui peuvent par ailleurs se combiner- impose donc de revenir sur des questions stratégiques et d’ouvrir un large débat. On peut considérer qu’à partir de la question grecque, ce débat est de fait rouvert dans la gauche alternative. Ce large débat, c’est à la fois celui de la stratégie révolutionnaire d’aujourd’hui et celui de l’échelle de nos tâches.

Commençons par l’échelle

D’autres l’ont dit avant nous, de Pierre Khalfa à Thomas Coutrot ou Gus Massiah en passant par Catherine Samary ou Roger Martelli : c’est bien à l’échelle européenne que cette réflexion doit se mener et s’approfondir[5].

La crise n’est pas une crise grecque : elle est mondiale et européenne -même si elle s’exprime en Grèce d’une façon particulière et violente-, globale et systémique, et elle nous impose de construire les mobilisations à la seule échelle qui vaille, celle de l’Europe en lien avec les réseaux citoyens ailleurs dans le monde -et via notamment le mouvement altermondialiste.

C’est vrai sur les questions climatiques et écologiques, c’est aussi vrai sur le plan social et c’est également vrai sur les questions démocratiques -y compris tout ce qui touche aux migrant-e-s.

Au-delà du manque de sérieux sur le plan économique des thèses aventuristes sur la “rupture par la sortie de l’euro”, rappelons ici que, mise en application, cette lubie serait politiquement désastreuse en préparant le terrain à des politiques d’Union nationale avec une partie de la bourgeoise autrement significative que le petit parti allié de Syriza, ANEL, et que ce type de dérive non seulement empêcherait probablement toute politique sociale de type anticapitaliste, toute politique d’accueil des migrant-e-s…etc., mais ouvrirait une voie royale à l’extrême droite dans un climat de surenchère nationaliste !

Partout en Europe, des politiques d’austérité et de renforcement d’un État autoritaire sont imposées aux peuples : fondamentalement, nous sommes confronté-e-s aux mêmes défis majeurs. C’est ce qu’ont bien compris les différents protagonistes des initiatives en cours visant à réfléchir à un plan B à l’échelle européenne. Pour autant, aucune illusion n’est de mise sur l’architecture institutionnelle européenne. Il faut donc, non pas rejeter comme l’a écrit Janette Habel, mais à l’inverse réaffirmer le triptyque proposé par ATTAC et la Fondation Copernic lors de la campagne électorale européenne de 2014 : désobéir, rompre et refonder la construction européenne[6]. C’est sur ces bases que doit se mener et s’approfondir la réflexion, avec l’ensemble des réseaux intéressés en Europe.

Cette réflexion, passablement ignorée par l’extrême gauche classique, a été amorcée dans la gauche alternative et altermondialiste[7], même de façon modeste et non formalisée, d’abord en même temps que se déployait le mouvement altermondialiste lui-même et ensuite à la faveur du nouveau cycle de luttes et de mobilisations ouvert en 2011 avec les révolutions arabes et les Indigné-e-s.

Car ce qui s’en dégage, c’est à la fois que la révolution ne peut plus être conçue comme une fulgurance -violente- mais comme un processus, que nous appelons « révolution longue », faite d’une succession d’avancées basées sur des expérimentations et des pratiques alternatives et autogestionnaires, des moments de rupture mais aussi de moments de pause, de blocages et de possibles retours en arrière, un processus non-linéaire et étalé dans le temps[8].

Avec leur phase de stagnation en Tunisie, de blocage dramatique et de grave recul en Egypte, les « Printemps arabes » illustrent ce que nous entendons par révolution longue et leur cours actuel indique leur caractère non-linéaire.

Cette vision de la révolution comme processus ne veut pas dire que ces ruptures seront indifférenciées : l’une d’entre-elles devrait être une rupture majeure avec la propriété capitaliste, amorçant la transition de la société alternative.

C’est bien l’ouverture de ce type de processus, rendue possible par la dynamique de l’OXI, que la troïka ne voulait à aucun prix voir s’ouvrir en Grèce : l’accord du 13 juillet -intenable du point de vue de la faisabilité : tout le monde ou presque en convient- a eu d’abord cette fonction politique.

Ce processus est inséparable du développement d’une mobilisation populaire, citoyenne, multiforme et du déploiement des pratiques d’auto-organisation, de démocratie active et d’autogestion.

Tout ce qu’il s’est passé depuis 2011 au travers du nouveau cycle de luttes et de mobilisations -de Tunis à Madrid ou Barcelone en passant par le Québec- doit être considéré comme à la fois :

– L’émergence d’une nouvelle culture politique -qui prolonge et actualise l’altermondialisme- : rejet du néolibéralisme, des hiérarchies et de la professionnalisation de la politique, de la corruption, de l’arrogance des élites, de la connivence entre le monde politique, financier et médiatique, aspiration à prendre ses affaires en mains et à construire une démocratie réelle et une nouvelle citoyenneté ;

-Un élément stratégique complémentaire de la révolution longue, en ce sens que le contenu des luttes et des mobilisations de ce nouveau cycle place, sans attendre les lendemains qui chantent, la mobilisation citoyenne, les luttes écologiques, féministes et sociales, les expérimentations et les pratiques alternatives et autogestionnaires au cœur et comme condition du changement de société[9] ;

Il s’agit ici de pratiques citoyennes de masse, celles des Indignés, les Mareas -elles-mêmes inspirées du Printemps arabe- et des mobilisations qui se sont inscrites dans cette dynamique ailleurs dans le monde.

C’est en Amérique indo-afro-latine et en particulier en Argentine avec les entreprises récupérées, en ce nouveau siècle, que ces luttes, ces expérimentations et ces pratiques ont pris le plus d’ampleur. Leur coordination au travers des Rencontres internationales du réseau « L’économie des travailleurs »[10] est un élément majeur de leur développement et de leur capacité de portée stratégique.

Ajoutons à cela que, plus modestement, les expériences d’autogestion en Grèce depuis plusieurs années à l’image de VIO-ME (que le gouvernement SYRIZA ne soutient absolument pas), aussi limitées soient-elles, et le contenu coopératif -voire autogestionnaire- de luttes sociales, certes encore peu nombreuses, comme celles en France des ex-FRALIB et des ex-Pilpa, ne sont pas seulement des éléments de contre-offensive sociale et politique : ils ont également une portée stratégique essentielle. D’ores et déjà, ici et là, des « sentiers de l’utopie » se dessinent qui peuvent contribuer à construire des chemins de l’émancipation et des germes de pouvoir populaire.

Une question rarement abordée doit enfin être prise à bras-le-corps, sans quoi les impasses stratégiques vues en Grèce se répéteront : comment ancrer la mobilisation populaire et citoyenne nécessaire, sans laquelle il est impossible de construire un rapport de forces ?

Pour le dire vite, la centralité du travail et de la classe ouvrière n’est plus ce qu’elle était, les conseils ouvriers sont historiquement derrière nous même si les luttes ouvrières demeurent essentielles.

Il n’en reste pas moins que si les soviets ne reviendront probablement pas, l’invention de nouveaux lieux de la citoyenneté active, d’ancrage de la nécessaire mobilisation populaire, qui a tant manqué en Grèce, est une nécessité vitale pour toute perspective de transformation de la société.

Conseils citoyens ? Forums citoyens ? Assemblées populaires ? Nouvelles formes d’occupation de l’espace (Mouvement des places) ? Il s’agit notamment de mettre « l’imagination au pouvoir » en renouvelant le répertoire d’actions reflétant la diversité des acteurs et des mouvements sociaux dans le but d’agréger l’essentiel des paramètres d’une démocratie radicale, participative et y compris directe, de l’autogestion, de l’autonomie des sujets et des collectifs sociaux..

Ces modalités d’action préfigurent ce qui pourrait s’affirmer, se déployer à une autre échelle demain dans un rapport de forces plus favorable et dans le contexte de l’ouverture de processus révolutionnaires, renouvelant ce que nous appelions autrefois double pouvoir.

Nul-le ne sait quelles dénominations et quelles formes, quelle articulation conflictuelle avec les institutions -qui restent celles de la bourgeoisie- prendront de tels lieux de pouvoir populaire et citoyen.

Mais il est grand temps d’y réfléchir et de produire une élaboration collective sur les nouvelles formes de pouvoir populaire et citoyen comme élément stratégique de la transformation de la société.

Mobilisation populaire au travers de nouvelles formes de pouvoir populaire et citoyen, stratégie autogestionnaire : sans l’une et l’autre, comment imaginer qu’une expérience conduisant la gauche authentique ou radicale au pouvoir puisse déboucher sur autre chose que le désastre grec du 13 juillet ?

Le chemin sera long mais il importe de commencer à l’esquisser. Et les ruptures ne feront pas l’économie d’affrontements globaux avec la classe dominante.

Bruno Della Sudda, Arthur Leduc, Richard Neuville sont membres d’Ensemble !, de l’Association Autogestion, du Réseau pour l’Autogestion, les Alternatives, l’Altermondialisme, l’Écologie et le Féminisme, contributeurs de l’Encyclopédie internationale de l’Autogestion et membres de son Conseil éditorial international.

[1] Voir aussi l’entretien éclairant avec Euclide Tsakalotos, actuel ministre des finances, sur les négociations, paru dans Mediapart le 27 avril 2015 : https://www.mediapart.fr/journal/international/270415/grece-nous-presentons-nos-arguments-nous-repond-par-des-regles

[2] Voir son texte publié le 16 juillet : http://cadtm.org/Grece-des-propositions ; ainsi que son interventionp la Conférence citoyenne européenne de dette d’octobre 2015 : http://cadtm.org/Syriza-Podemos-etles-mouvements

[3] L’entretien de Yanis Varoufakis avec la rédaction de Mediapart et les discussions avec les invité-e-s lors de la soirée « En direct de Mediapart » du 25 septembre 2015 sont tout à fait caractéristiques de cette vision des choses : https://www.mediapart.fr/journal/international/250915/en-direct-de-mediapart-leurope-de-yanis-varoufakis

[4] Voir préface de Pierre Laurent et diverses contributions de responsables du PCF dans la brochure “Grèce: élargir la brèche, refonder l’Europe”- Économie et Politique en coopération avec le PGE – 2014. Dans ces textes, la refondation de l’UE n’est jamais associée à des mesures de désobéissance unilatérale.

[5] Voir notamment la contribution de Gus Massiah « La bataille de Grèce, un épisode d’une guerre mondiale prolongée » diffusée au sein d’Attac (Août 2015) et les textes de Catherine Samary, Michel Husson, Thomas Coutrot et Pierre Khalfa dans le recueil de textes coordonné par Alexis Cukier et Pierre Kalfa, Europe, l’expérience grecque, le débat stratégique, éd. Du Croquant, 2015.

[6] “Que faire de l’Europe ? Désobéir pour reconstruire”, ATTAC/Fondation Copernic, LLL (2014)

[7] Voir la partie “Une révolution à inventer” rédigée par Michel Fiant du texte de congrès des Alternatifs tenu à Paris en 2000 et la contribution “Ébauches pour un projet autogestionnaire” de Michel Fiant (juillet 2005).

[8] Voir l’intervention “Révolution longue et stratégie autogestionnaire” de Bruno Della Sudda à l’atelier organisé par Rouge et Vert, FSM Tunis 2013, publiée dans Rouge et Vert (avril 2013) et “Réflexions sur la révolution longue” de Bruno Della Sudda et Romain Testoris, publié par Rouge et Vert (juin 2014)

[9] Voir contribution “Alternative(s), autogestion et émancipation(s)” de Bruno Della Sudda, Arthur Leduc et Romain Testoris publiée dans le dossier des Cahiers de l’OMOS (“Alternative ou Alternative(s) ?”) – Revue ContreTemps n°20 (1°trimestre 2014)

[10] Voir Richard Neuville, “Rencontre européenne « L’économie des travailleurs » dans l’entreprise Fralib”, publié dans Contre Temps n°22 – Été 2014, p.99-103 ; Benoît Borrits & Richard Neuville, « Ve rencontre internationale de l’Économie des travailleur-se-s », Septembre 2015. http://www.autogestion.asso.fr/?p=5338  ; Richard Neuville & Patrick Silberstein, « Le spectre et son esprit » in Autogestion, l’Encyclopédie internationale, Syllepse & Association pour l’autogestion, Novembre 2015, p.2271-2275.

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