Note sur le changement de la politique française par rapport à la Syrie

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Jean-Claude Mamet, Roland Mérieux, Francis Sitel

 Rôles de l’État français et des présidents.

            L’État français, représentant d’une puissance impérialiste,  joue un rôle permanent et direct dans la région du Moyen-Orient, estimant depuis les « mandats »  historiques disposer d’un droit de regard et d’intervention dans la complexité des régimes locaux et des alliances régionales. Au premier chef par rapport au Liban, donc aussi la Syrie… Mais aussi  au- delà, en fonction de ses intérêts économiques (ventes d’armes) et géostratégiques : intervention en Irak lors de la guerre avec l’Iran, politique par rapport à Israël et aux Palestiniens…

Cette politique française est fondamentalement subordonnée à la politique des États-Unis, comme celle du Royaume Uni, mais elle maintient une certaine autonomie : le Quai d’Orsay a une connaissance et le souci des spécificités du monde arabe, d’où un alignement moins complet sur Israël, des intérêts forts avec l’Arabie saoudite et le Qatar… Une marge de manœuvre qui a permis que s’affirme fortement cette autonomie lors du refus de s’associer à l’invasion américaine de l’Irak.

            Il ne s’agit pas ici de revenir sur ce qui est acquis : le caractère impérialiste de l’État français et donc de sa politique, au-delà de ses diverses variantes.

            En revanche, l’actualité invite à se pencher sur une spécificité liée à la Vème République, qui est la réelle importance du facteur personnel présidentiel. En ce sens que la Constitution donne au président une exorbitante autonomie de décision (qu’il est en mesure d’utiliser en fonction de motifs autres que ceux dudit « intérêt national ») : la politique étrangère relevant du « domaine réservé », y compris en période de cohabitation, le fait que le président « chef des armées » a le pouvoir de décider d’actions militaires sans accord du Parlement…

            Sans remonter à de Gaulle et son rapport à Israël, on peut noter que le retrait de la Syrie du Liban et la non- participation à l’invasion de l’Irak doivent beaucoup à la volonté de Chirac. L’accord étroit avec le Qatar, l’opposition à l’entrée de la Turquie dans l’UE, l’intervention en Libye, la réhabilitation de Bachar al-Assad… doivent beaucoup aux décisions de Sarkozy. La fermeté française en août 2013 et la condamnation du régime Assad étaient jusqu’à présent assumées par Hollande…

 

Le tournant de novembre 2013 a été décidé par ce même Hollande. Or, en général son importance paraît par trop sous-estimée.

            . Rompant un soutien outrancier à Assad, à partir de la fin 2011 et suite à l’intervention en Libye Sarkozy avait opéré un tournant et dénoncé le régime syrien. Depuis lors la politique française est restée guidée par l’opposition au régime Assad et l’exigence de son éviction. Une ligne qui jusqu’à novembre 2015 était assumée par Hollande. Cette position avait des effets positifs pour la révolution syrienne et les intérêts fondamentaux du peuple syrien. Mais elle était combattue vigoureusement dans la classe politique : au sein du PS (en particulier par les anciens ministres des affaires étrangères de Mitterrand), par le PC et par le PG… A droite, par un lobby puissant dont Fillon est un des porte- parole parmi les plus bruyants. Et par le FN, qui ne dissimule pas ses relations avec Assad et avec Poutine.

            Pour justifier cette opposition, on invoque le « réalisme » : Assad est toujours là, donc on s’est trompé sur le fait qu’il allait être écarté rapidement (ce qui revient à confondre une erreur de pronostic et le jugement politique : à savoir, était-il souhaitable et juste que Assad soit dégagé ?). Plus profondément, l’argument simpliste et binaire est qu’en Syrie il y a un face-à-face : Assad, d’un côté, les islamistes-djihadistes, de l’autre. Donc  Assad est un moindre mal ! Une ignorance de la réalité fort répandue, mais qui ne saurait dissimuler une hostilité à la révolution syrienne (soit par un vieux tropisme pro-russe et pro-Bachar, soit par un refus de se solidariser avec le processus par trop complexe des révolutions arabes…)

            . 2ème temps avec l’offensive de Daech en Irak et en Syrie. La coalition sous direction américaine se fixe pour objectif la guerre contre Daech, d’où le soutien apporté aux Kurdes, et à un moindre degré aux forces rebelles syriennes (autour de l’ASL et de ses alliés sur le terrain). Cet interventionnisme limité à des frappes aériennes et à des fournitures d’armes parcimonieuses, loin d’être en mesure d’infliger une défaite militaire de Daech, peut par ses conséquences pour  la population renforcer son autorité politique et son emprise sur la région.

La France participe à la coalition, mais limite alors  ses (modestes) interventions aériennes à l’Irak, avec l’explication qu’intervenir en Syrie aiderait indirectement le régime Assad.

            . 3ème temps : l’intervention russe massive et directe modifie radicalement la donne. A quoi s’ajoute l’afflux de réfugiés syriens en Europe.
Décision est prise d’étendre les frappes françaises à la Syrie, ce qui impose une coordination avec l’armée russe et l’armée syrienne. Il s’agit sans doute alors d’assurer la participation à un éventuel règlement politique que sont susceptibles de rendre  possible l’accord avec l’Iran et l’intervention russe.

            . 4ème temps : les attentats du 13 novembre conduisent à un tournant majeur de la politique de Hollande :

            – intensification des bombardements contre Daech avec envoi du porte- avions en zone ;

            – désignation de Daech comme l’ennemi prioritaire, voire absolu (donc rupture de l’équilibre « ni Bachar, ni Daech ») ;

            – offre d’alliance avec la Russie (ce qui induit un compromis par rapport à Assad).

Analyse de ce tournant

            La plus grande implication militaire française ne peut être jugée comme négligeable Mais elle est limitée. Et du point de vue des militaires, elle tend à être contradictoire avec l’intervention prioritaire dans le Sahel. Surtout, il faut indiquer que la mise en scène militaire a d’abord pour fonction d’accompagner, et pour une part masquer, l’importance du tournant politique opéré.

            C’est la proposition d’un accord avec la Russie de Poutine (après l’Ukraine, après l’affaire des Mistral !), et à un moindre degré avec l’Iran (malgré l’alliance avec l’Arabie saoudite), opéré avec une telle vigueur que Hollande en est venu à doubler l’Administration américaine (qui se montre plus circonspecte par rapport à la politique russe).

            C’est surtout une intervention forte sur le champ politique français : le ralliement à la position du « camp réaliste » (« on ne combat pas 2 ennemis à la fois », « Assad c’est le moindre mal » etc…) permet une opération d’enveloppement de la droite. Avec l’état d’urgence, la nouvelle politique en Syrie retire le tapis sous les pieds de Sarkozy ! (1) A quoi il faut ajouter que, par la bande, cela revient aussi à donner crédit à l’orientation pro-Poutine et pro-Assad du Front national et de Marine Le Pen.

            Symptôme de la duplicité de Hollande : dans son discours au Congrès, un mensonge éhonté qui a été peu relevé : affirmer au détour d’une phrase que les réfugiés syriens fuient, non pas la terreur déchaînée par le régime et à présent les bombardements russes, mais… Daech ! (2)

 

Quelle efficacité de ce nouveau cours ?

            Sur le plan militaire celle-ci n’est pas nulle, mais fort limitée : elle s’inscrit dans la réalité actuelle voulue par tous les acteurs : contenir Daech (et pour ce faire coordonner les frappes russes et occidentales), et agir pour modifier sur le théâtre de guerre les lignes de forces entre le régime, les forces rebelles, les forces kurdes, Daech…

            La « coalition unique » est un leurre, les États-Unis n’en veulent pas, et il a suffi à Erdogan d’abattre un avion russe pour faire voler en éclats ce projet impossible !

            Mais au plan politique, le repositionnement français est acquis et les dégâts irréparables. Il signifie une désolidarisation d’avec les forces nées de la révolution syrienne et avec le peuple syrien (victime d’une énième trahison). Et une confusion extrême du champ politique français.

Et la gauche française ?

         Elle est prise totalement à contre- pied par ce tournant : une bonne partie est en accord avec ce repositionnement  qui est de passer du « ni Bachar, ni Daech » à la « guerre totale à Daech », et donc prôner un accord avec la Russie (quant à Assad, « on verra plus tard »…).

            Hors du PS, un tel accord lorsqu’il existe est occulté par la dramatisation autour du refus (bien sûr justifié) de l’état d’urgence, à quoi on associe la dénonciation du « cours guerrier » du gouvernement…

            Il en résulte  un désarroi et une confusion politique qui se manifeste par des prises de position peu maîtrisées se focalisant sur l’appel à « l’arrêt des bombardements », à « en finir avec la guerre », invoquer la « paix » (ce que tout le monde est censé approuver !)  et « avec toutes les interventions impérialistes »… Ce qui revient à relativiser ce qu’on doit défendre à l’égard des Kurdes et des forces rebelles syriennes !

            Du coup l’opinion se trouve confrontée à deux discours qui s’alimentent l’un l’autre :

            . Celui du gouvernement qui présente les interventions militaires françaises comme les réponses qui s’imposent face aux crises internationales et à la « menace terroriste », quitte à tout brouiller et en masquant les graves compromissions qui accompagnent les ventes d’armes et certaines alliances.

            . Celui d’un pacifisme qui, sans autre explication sur la réalité des conflits en cours, dénonce par principe toute action militaire.

            Bref, un anti-impérialisme primaire et une rhétorique pacifiste, qui escamotent des données décisives :

            . La Syrie et l’Irak sont le théâtre des multiples interventions des puissances internationales et régionales : États-Unis et ses alliés occidentaux, Arabie saoudite et Émirats du Golfe, Russie, Iran, sans oublier Israël… Pour ce qui est spécifiquement de la Syrie, il convient de noter que la principale ingérence est russe et iranienne, répondant à des objectifs clairs : sauver le régime Assad, et imposer un projet de future Syrie qui n’a rien à voir avec les aspirations du peuple syrien (lequel peut se voir condamné à choisir entre poursuivre son exode ou se soumettre à une chape de plomb despotique). Quant aux Kurdes, qui peut dire ce que sera  leur sort tel que négocié entre les divers belligérants et la Turquie ? On n’a pas le droit d’oublier que l’alliance avec la Russie, prônée explicitement ou implicitement par certains, signifie cela !

            En outre, dans l’opinion, la confusion politique régnante peut avoir pour conséquence de développer une aspiration à un isolationnisme alimenté par les thèmes du type « nous n’avons rien à faire là-bas, hormis défendre des intérêts qui ne sont pas les nôtres », « exigeons le retrait », bref le : «à chacun ses problèmes, donc chacun chez soi !».

            On peut évaluer ce que seront les effets de cela sur la perception des réfugiés syriens (et plus généralement des migrants) en France et en Europe, et sur l’accueil qui de plus en plus leur sera fait…

            C’est pourquoi il faut être vigilant quant aux formules avancées dans les interventions politiques : et comprendre que certaines facilités peuvent relever de l’irresponsabilité politique !

Une phase s’ouvre, à hauts risques pour la Syrie

         Se combinent à présent, d’une part les actions militaires de grande ampleur et multiples qui visent à faire bouger les lignes de front, dans la perspective d’une nouvelle géographie politique de la région, et d’autre part des pourparlers internationaux où on négociera celle-ci.

            Il ne faut pas tomber dans le piège d’une présentation qui voudrait que la « Communauté internationale » s’engage enfin pour mettre fin à la guerre, établir une paix juste conforme aux intérêts du malheureux peuple syrien, et respectueuse des intérêts de tous (3). Ce sont les mêmes acteurs, les États belligérants et leurs diverses marionnettes, qui s’affrontent directement ou indirectement sur le terrain et qui discutent dans les salons. Avec pour point commun de se désintéresser totalement du sort du peuple syrien et des intérêts des différents peuples de la région.

            Dans ce contexte on voit que se multiplient des interventions qui ne s’inscrivent pas dans le cadre d’une prétendue unité d’action contre Daech : répression sauvage d’Erdogan contre les Kurdes de Turquie, systématisation des assassinats ciblés d’opposants au régime syrien (le journaliste démocrate Naji Jerf à Gaziantep en Turquie, le chef salafiste Zahran Allouche, relais de l’Arabie saoudite, près de Damas…), montée en puissance de la confrontation entre l’Arabie saoudite et l’Iran…

            Le tournant voulu par Hollande n’est guère en prise avec les déstabilisations de la région et leurs énormes enjeux. Pour ses considérants et se effets, il doit être dénoncé et combattu. Il faut prendre en compte que déterminé d’abord par des préoccupations  domestiques, il est marqué de fragilités. Ce pourquoi l’opinion publique et les positionnements des diverses forces politiques susceptibles d’influencer celle-ci sont importantes.

Ce pourquoi également la réflexion que nous devons mener n’est pas purement spéculative. Elle peut avoir des conséquences et des effets sur nos rapports avec les peuples et les forces démocratiques de la région, engagées dans une lutte quotidienne (y compris armée), et donc aussi sur les rapports de forces.

Notes :

 

(1) : Cf. Entretien de Sarkozy au Monde : à la question « Vous réjouissez-vous que la Russie soit davantage associée à la coalition avec les Occidentaux ? », réponse : « Oui. Il n’y a pas de place pour deux coalitions et pour deux objectifs. Il faut une seule coalition – englobant notamment les Américains, les Européens, la Russie, l’Arabie saoudite, l’Iran et la Turquie – avec un seul objectif : la lutte contre l’État islamique. »

(2) : « La question des réfugiés est directement liée à la guerre en Syrie et en Irak. Les habitants de ces pays-là, notamment ceux des territoires contrôlés par Daech sont martyrisés et fuient : ils sont les victimes de ce même système terroriste ».

(3) : Confirmation qu’à propos de La Syrie, aucune présentation n’est neutre, l’incroyable article de Pierre Barbancey et Hassane Zerrouky dans l’Humanité du 21.12.2015. Après avoir considéré que « l’onde choc provoquée par les attentats du 13 novembre à Paris (…) a contraint la France à un réajustement stratégique sur la Syrie », il explique : « Il aura donc fallu cinq ans de conflit, 250 000 morts, un pays socialement dévasté, près de trois millions de réfugiés, dont des centaines de milliers ayant choisi l’exil en Europe, pour que les pays occidentaux, États-Unis et France en tête, réalisent que la solution militaire qu’ils prônaient et encourageaient aura été un lamentable échec. C’est ce que, souvent seule, l’Humanité n’a cessé de répéter dans ses colonnes, à contre-courant de la presse nationale. »

Oubliée la révolution syrienne, ignorée la guerre menée par Assad contre son peuple, escamoté le rôle joué par la Russie et l’Iran !

15 Janvier 2016

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