RTT – Attendre la croissance pour le retour de l’emploi ?

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rttOn ne peut attendre le retour au plein-emploi d’un retour de la croissance du PIB. Dire cela revient à expliciter les liens qui existent entre la croissance et l’évolution de l’emploi, mais aussi à expliciter le véritable sens, derrière les discours, des politiques néolibérales de l’emploi mises en œuvre par les gouvernements de l’Union européenne.

À court terme (à l’échelle de quelques années), l’évolution de l’emploi suit effectivement globalement celle du PIB. Entre 1994 et 2004, on observe une assez grande corrélation entre les deux si on compare les principaux pays industrialisés : ceux qui ont la croissance du PIB la plus importante sont aussi ceux dont l’emploi connaît le plus grand dynamisme.

Les chiffres des dernières années

Si on considère les conséquences de la récession de 2008-2009 en termes de chômage, cette relation semble également vérifiée. Mais elle semble l’être moins à la hausse qu’à la baisse, en tout cas sur la période récente : depuis 2005, les phases d’accélération de la croissance semblent avoir moins d’effet positif sur l’emploi qu’avant. En revanche, pour la France, on a pu observer que la période de reprise de la croissance de la fin des années 1990 a été beaucoup plus créatrice d’emplois que les précédentes ou les suivantes. Il est donc intéressant d’examiner ce que cette période a de particulier.

Il apparaît donc que, si l’évolution de l’emploi est sensible à la conjoncture, on ne peut pas attendre sur le long terme une résorption durable du chômage. On a pu calculer aujourd’hui en France, alors que la croissance est  à 0,2%  pour 2014, elle devrait être de 2 %  sur une durée suffisamment longue pour seulement recommencer à créer des emplois. Une croissance de nature à revenir au plein-emploi serait donc aujourd’hui insoutenable et se heurterait alors à la contrainte écologique. Mais surtout, la relation entre croissance et emploi n’est pas univoque ni directe. Elle passe par deux variables intermédiaires centrales : le rythme des gains de productivité et la durée moyenne du travail.

Qui produit les richesses ?

Il faut se rappeler que contrairement à ce qu’affirment les économistes dominants, seul le travail humain peut générer de la croissance et des richesses nouvelles : le capital ne produit rien du tout ! Quand on parle de gains de productivité, il s’agit donc de la productivité du travail : quelle production on obtient avec une certaine quantité de travail (calculée en heures de travail pour la productivité horaire). Or on voit sur le tableau ci-dessous (pour la France) que le rythme en moyenne annuelle de croissance de la productivité du travail suit à peu près celui de la croissance du PIB : supérieur à 5 % pendant les « Trente Glorieuses », inférieur d’environ la moitié pendant les  périodes suivantes. Or les années 1950-1974 étaient une période de quasi-plein emploi, alors que les années 1980 ont vu apparaître un chômage de masse qui n’a presque jamais reculé depuis.

Une variable déterminante, entre la croissance du PIB, les gains de productivité du travail et l’emploi, est donc la durée moyenne du travail. On voit ici que c’est avant tout grâce à réduction (même lente) que la croissance de l’emploi n’a pas été totalement nulle depuis le début des années 1990. Et l’accélération de cette réduction du temps de travail, conséquence du passage au 35 heures, qui a assuré les créations massives d’emplois de la fin des années 1990, comme l’a montré Michel Husson[1], et ceci en dépit de toutes les limites des lois Aubry.

 

Croissance, emploi, durée et productivité horaire  du travail

Moyennes annuelles (en %)
Total des branches (hors immobilier) 1950-1974 1975-1989 1990-2007 1950-2007
PIB

5,3

2,4

1,9

3,5

Productivité horaire

5,6

3,1

1,7

3,7

Durée annuelle du travail

-0,8

-0,9

-0,6

-0,7

Emploi

0,5

0,2

0,9

0,5

 

Source : INSEE

La politique néolibérale de l’emploi

Tous les gouvernements affirment attendre du retour de la croissance le retour de l’emploi. Il leur est évidemment impossible de tenir un autre discours puisqu’il s’agit d’entériner comme intangible la norme de répartition des revenus que quarante ans de néolibéralisme ont instauré : les salaires doivent croître moins vite que les gains de productivité du travail, de façon à garantir la pérennité des dividendes des actionnaires. Mettre en œuvre une véritable réduction du temps de travail, sans perte de salaire, reviendrait à remettre en cause cette norme.

En réalité, nous sommes confrontés à des politiques économiques qui, en France comme dans le reste de l’Union européenne, ne cherche pas la croissance du PIB, et mettent en œuvre au contraire des mesures d’austérité qui ne peuvent qu’aboutir à une spirale récessive. La stratégie de l’emploi véritablement mise en œuvre (notamment dans le cadre de la Stratégie européenne de l’emploi et de la Stratégie de Lisbonne) est tout autre. Elle repose sur le diagnostic selon lequel le chômage de masse n’est pas dû à une insuffisance de créations d’emplois par les entreprises, mais à un mauvais fonctionnement du marché du travail. C’est une grande régression qui va à rebours du progrès social, écologique et féministe.

Stéphanie Treillet

[1] Voir notamment Michel Husson Pour continuer les 35 heures, Critique communiste, n°173, Eté 2004

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